Coder à la maison n'est pas une passion
Coder à la maison n'est pas une passion.
Il n'y a rien de plaisant à se brûler seul dans un bureau. Il n'y a rien de satisfaisant à bouffer ses nuits entre une tasse de clavier et de la caféine à injecter dans un IDE. À de nombreux moments, c'est même une torture. Car je sais que cela me coupe du monde. Littéralement. Une amputation à la petite cuillère qui se fait dans le silence d'une noyade.
Coder à la maison, c'est masquer une nécessité de fuite. C'est accepter de se séparer d'une part de réel pour se fondre dans un contexte un peu flou, bien que délimité.
Je crois que je code à la maison avec le même rapport que j'ai eu, pendant des années, à me perdre dans les excès et une santé fragile.
Je code par dépendance malsaine. Je n'arrive pas à me séparer du flow, cet instant fugace. Un mot élégant pour décrire un phénomène beaucoup plus étrange : disparaître momentanément de sa propre existence.
Pour cinq minutes de montée, entre sur-concentration, pleine réussite et dissolution entre quelques lignes, il y a des heures de souffrance. Mais une souffrance consentie, bien qu'étouffante. Une architecture délimitée sous la douche, des bugs solutionnés pendant un repas familial. Une interface conçue pendant la lecture d'une histoire à ma fille.
Ce qui est profondément dégueulasse. S'éloigner du réel, c'est de facto s'éloigner de sa famille. Du boulot. Des factures. Plus d'actualités. Non plus de fatigue.
Seulement une succession de problèmes et de solutions. Une conversation intime entre une idée et sa matérialisation. Et lorsque tout s'aligne enfin, lorsqu'une fonctionnalité prend vie exactement comme elle avait été imaginée, il y a cette sensation rare.
Pas vraiment de joie. Plutôt un apaisement.
Comme si quelque chose avait retrouvé sa place.
D'ailleurs, j'en parlais déjà un peu il y a 10 ans. Finalement, ça n'a pas changé. À défaut d'optimiser sa vie comme je le voudrais, j'essaie d'optimiser des raisonnements et de la syntaxe. Ça permet quelques réussites et parfois un peu de fierté.
Il y a quelques mois, j'ai changé de boulot. De nouvelles découvertes, de nouvelles technos, de nouveaux langages de programmation. De nouveau, l'exaltation d'apprendre pour enfin comprendre. Une remise en question permanente récompensée par une subtilité enfin acquise. Puis le quotidien professionnel s'est retrouvé chamboulé par l'IA. Parce que, vous comprenez, il faut bien être productif pour enchaîner les projets et mériter un salaire.
Quelle connerie.
C'est accepter de perdre le frisson pour de pâles sensations. Ne plus se tromper. Ne plus chercher. Ne plus douter. Et finalement se priver de la seule récompense qui compte vraiment : la satisfaction.
Coder à la maison n'est pas une passion. C'est parfois une survie, une façon de se réconcilier avec sa pratique professionnelle. Pas d'IA, pas de doc, pas de course contre la montre. Juste du bullshit code.
Ces derniers mois, j'ai enchaîné les projets. Beaucoup de vieux projets inachevés que j'ai enfin pu faire avancer.
- un projet à finalité pédagogique pour découvrir ce qu'est coder, à destination des non-initiés
- un générateur d'uchronies pour apprendre la Seconde Guerre mondiale et ses événements
- une application Android de lecture de vidéos PeerTube et YouTube
- deux outils de fusion et d'optimisation de flux RSS
- un environnement de développement cross-platform basé sur Docker
- un module pour le CMS/CMF Contao
- un plugin de gestion de commentaires pour Bludit
- un serious game sur le greenwashing
Vous n'imaginez pas la fierté d'avoir enfin mené à bien tout cela. Vous n'imaginez pas la quantité de frissons et de joies intenses. Même si tout cela implique son lot de frustrations. Et de fatigue.
Je repense alors à un vieil article que j'avais publié en 2019 sur la santé mentale du développeur. Les dangers dans lesquels nous sommes plongés. Avec néanmoins la promesse d'une aide extérieure : seuls d'autres développeurs seront réellement en capacité de vous aider dans vos détresses récurrentes.
Mais je code seul. Quand le flow s'arrête, il ne me reste finalement que quelques heures de sommeil et un peu de café froid plongé dans une cigarette.
C'est pourtant la plus belle expérience de ma vie.
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